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La représentation démocratique et sa crise (3)

La démocratie et le principe d’incarnation

Partie 1 : La représentation comme terrain d’expérimentation de la crise
Partie 2 : La démocratie et le principe d’incarnation
Partie 3 : Vulnérabilité aux crises

Vulnérabilité aux crises

Tout d’abord, la base spécifique affecte la manière dont les personnes sont symbolisées. Puisque l’image d’un corps homogène ne rend plus justice à la diversité et au caractère changeant des sociétés démocratiques, il faut trouver d’autres formes de symbolisation qui permettent d’établir un acteur politique collectif, sans pour autant le présenter comme hermétique et immuable. Qu’il s’agisse de l’inscription du peuple dans la constitution, de la mention du peuple dans le discours politique, de l’utilisation d’allégories ou d’assemblées de masse : La symbolisation du peuple est toujours déterminée par la tension entre son unité en tant qu’acteur politique et sa multiplicité en tant que réalité sociale. En effet, la société moderne est hétérogène et se caractérise par des groupes sociaux, des milieux, des modes de vie, des religions, etc. différents. On peut parler d’un « mélange d’identités » de plus en plus fragmenté.(1)

La démocratie étant un ordre politique produit par la société elle-même, ses mécanismes de représentation doivent exprimer cette hétérogénéité. Mais la symbolisation de la diversité sociale est toujours en tension avec la symbolisation du peuple en tant qu’acteur politique agissant avec une volonté. La démocratie est donc toujours sensible à l’idéalisation du peuple en tant qu’entité homogène. Si les minorités ne se manifestent pas, si elles ne trouvent pas de moyens d’expression symboliques ou si leur expressivité est supprimée au profit d’une identité homogène, la représentation démocratique peut perdre sa base symbolique. Dans le cas des populistes, ce danger est immanent, car ils cachent les différences au sein du peuple au nom du « peuple moralement bon », sans pour autant les éradiquer. Dans le totalitarisme, en revanche, les minorités sont exclues. Le national-socialisme était le plus radical dans son homogénéisation du peuple ; à l’aide d’une idéologie raciale, le peuple était imaginé comme un corps biologique, et tout ce qui déviait devait être détruit. Les conséquences pour la démocratie sont bien connues. Par conséquent, la symbolisation du peuple est le premier des trois lieux où la démocratie est susceptible d’entrer en crise.

Le deuxième point de crise concerne la fonction et la mise en scène des représentants politiques. Au premier plan de la représentation démocratique se trouve désormais l’image d’un représentant qui représente le peuple et qui est responsable devant lui. Cependant, la mise en scène de cette image est difficile et complexe, car les représentants démocratiques doivent se référer au pouvoir du peuple sans se réclamer du pouvoir. Au lieu de présenter son propre corps comme un lieu de symbolisation du pouvoir et du peuple, les représentants sont obligés de mettre en scène le geste qui désigne un pouvoir extérieur à eux-mêmes. La représentation symbolique devient ici un renvoi : au souverain réel, aux principes démocratiques et finalement à la base symbolique de la démocratie.(2) Les représentants démocratiques n’ont pas cette détermination localisable du pouvoir que l’incarnation pourrait offrir. Par conséquent, en période de crise, la nostalgie de l’incarnation du pouvoir et du peuple peut se former, promettant une place stable dans la personne du représentant. Les projets totalitaires et populistes jouent avec cette nostalgie.

Avec les nouvelles mises en scène du peuple et des représentants, la relation entre eux change, et cela concerne le troisième lieu de crise : la distinction entre représentants et représentés, entre gouvernants et peuple est fonctionnelle en démocratie. En arrière-plan, se trouve l’idée de l’égalité de tous les citoyens. Potentiellement, chaque citoyen peut devenir un représentant. Même l’abbé Sieyès comprenait la représentation politique comme une division fonctionnelle du travail pendant la Révolution française.(3) Pour lui, les représentants ne sont en aucun cas les détenteurs du pouvoir, mais seulement les porteurs d’un pouvoir limité. Les élections ne portent donc pas sur un transfert complet du pouvoir comme dans l’absolutisme ou dans les régimes totalitaires ultérieurs, mais sur l’exercice d’une fonction qui détient la fonction de gouvernement. Par conséquent, la relation entre les représentés et les représentants est caractérisée par une tension. D’une part, les représentants doivent bénéficier d’une autonomie suffisante pour prendre des décisions au nom du peuple – c’est ce que manifeste le principe du mandat libre. D’autre part, les représentants démocratiques sont liés par la volonté du peuple et doivent faire face au contrôle des citoyens.

Symboliquement, cette tension s’exprime le mieux dans le double positionnement des représentants politiques vis-à-vis des représentés : les deux acteurs sont égaux en tant que citoyens, mais le transfert relatif du pouvoir aux représentants crée simultanément une relation hiérarchique en faveur de ces derniers. Ainsi, si une division fonctionnelle entre les représentés et les représentants est nécessaire, cette division ne doit en aucun cas conduire à une déconnexion des deux partis. La représentation démocratique réussit tant qu’un équilibre est créé entre la hiérarchie et l’égalité. Pour que l’équilibre soit maintenu, l’échange entre les deux partis doit être garanti ; ce n’est que lorsque les citoyens ont le sentiment que leurs préoccupations sont adéquatement représentées par les représentants qu’ils sont disposés à reconnaître ces derniers comme légitimes et à leur donner le pouvoir nécessaire pour gouverner. Dans ce cas, la représentation réussit. Ce qu’il faut donc, c’est un échange entre les représentés et les représentants, entre le gouvernement et la société civile. Si elle n’a pas lieu, la représentation démocratique entre en crise. Par conséquent, l’augmentation de la distance entre les représentés et les représentants est l’un des principaux éléments de la crise.(4)

Un autre problème appartient au scénario de la crise : les partis établis, les politiciens ne semblent plus avoir assez de réactivité pour exprimer les idées et les intérêts des citoyens. La séparation fonctionnelle entre les représentants et les représentés se transforme en un écart qualitatif.

C’est l’heure de l’anti-politique, du populisme, du populisme de droite ou des mouvements totalitaires. Les citoyens se déconnectent de la politique, et les anti-politiciens voient l’avenir en dehors des institutions politiques. Les populistes promettent de combler ce fossé par une proximité particulière avec les « leaders » et d’unir le peuple, tandis que les extrémistes de droite et les mouvements totalitaires présentent comme alternatives la fusion du peuple et des leaders et la « purification » du peuple. Les symboles, les images, les discours et les mises en scène sont leurs moyens pour y parvenir. Il existe une menace de déconnexion anti-politique de la société civile, d’homogénéisation du peuple et même de retour de l’incarnation. Le danger existe que la crise de la représentation devienne une grave crise de la démocratie. Par conséquent, la vulnérabilité de la démocratie face à la crise peut être observée dans ces trois lieux symboliques : la représentation du peuple, la mise en œuvre des représentants politiques et la relation entre le représenté et le représenté.

Contre-mesures démocratiques

Quelles sont les ressources dont dispose la démocratie pour compenser ces faiblesses structurelles ? Paradoxalement, les mêmes lieux qui révèlent la vulnérabilité de la démocratie aux crises sont ceux qui rendent la démocratie résistante. Certes, la démocratie moderne est un projet risqué qui doit toujours faire face au danger de sa propre dissolution. Après tout, il peut arriver que le peuple développe une attitude anti-démocratique ou soit opprimé par un régime autoritaire ou totalitaire.

Mais la démocratie a de nombreux antidotes : parce qu’elle inclut le changement et la diversité dans son fondement symbolique, elle peut résister à de graves transformations sociales et intégrer les différents points de vue du peuple. Cela inclut une société civile active qui offre suffisamment d’espace à l’expression des minorités et aux visions politiques alternatives. L’échange entre différentes visions politiques est une puissante « ressource de renouvellement » démocratique qui peut contrecarrer la tentation de produire une unité populaire homogène.

La sous-détermination symbolique des représentants politiques est également utile comme antidote aux tentations antidémocratiques. En servant de référence à autre chose, à savoir les principes démocratiques et la souveraineté populaire, les représentants démocratiques attirent simultanément l’attention sur le rôle actif de la société civile dans l’élaboration de la politique. La participation des citoyens aux processus de symbolisation et de délibération constitue ici une ressource importante de la résistance démocratique.

Ainsi, si l’on veut échapper à la crise de la représentation démocratique, il faut une pluralité et une société civile forte qui participe au processus d’élaboration des politiques, et des représentants politiques capables de formuler des alternatives. La construction de visions et de réalités démocratiques dépend des deux : des citoyens actifs et des représentants politiques engagés qui ont des réponses démocratiques prêtes à être incarnées et homogénéisées par le peuple. Les deux partis doivent produire des discours, des symboles et des images susceptibles de renouveler la démocratie et de l’aider à sortir de la crise, et ils doivent le faire dans le cadre d’un échange public. Un défi particulier de la démocratie est d’intégrer des formes de représentation qui ont lieu en dehors des institutions politiques. Ce sont les meilleurs antidotes aux concepts anti-politiques, populistes et extrémistes. Après tout, un drapeau allemand a de nombreuses significations, y compris celle d’une équipe de football nationale ou d’une société hétérogène.

(Trad. Thierry Simonelli)

Notes

  1. . Cf. Simon Tormey, The End of Representative Politics, Cambridge 2015, S. 69. Pierre Rosanvallon a également identifié l’hétérogénéité croissante des sociétés modernes comme l’une des principales difficultés de la représentation du peuple dans la démocratie. Cf. Pierre Rosanvallon, La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris 2000, p. 419.
  2. Cf. Diehl (Anm. 8), S. 254ff.
  3. Cf. Pasquale Pasquino, Sieyes et l’invention de la constitution en France, Paris 1998, ici p. 52.
  4. Cf. Pierre Rosanvallon, Malaise dans la représentation, in: François Furet/Jacques Juillard (éd.), La République du centre. La fin de l’exception française, Paris 1988, S. 132–182, ici p. 156, S. 172f.