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La représentation démocratique et sa crise (2)

La démocratie et le principe d’incarnation

Partie 1 : La représentation comme terrain d’expérimentation de la crise
Partie 2 : La démocratie et le principe d’incarnation
Partie 3 : Vulnérabilité aux crises

Comment le fondement symbolique de la démocratie est-il apparu ? Historiquement, son émergence est une construction moderne. La découverte du peuple comme acteur politique tel que nous le connaissons aujourd’hui est un produit des révolutions du XVIIIᵉ siècle. Au Moyen Âge, il n’existe pas de concept de peuple en tant que sujet collectif. Les gens appartenaient à la communitas, à une communauté unie par le lien religieux avec Dieu. Dans ce contexte, le roi était le lien entre Dieu et la communauté chrétienne. Il incarnait la communauté et incarnait Dieu ou la volonté de Dieu.(1) Sans la figure de Dieu, la représentation politique perdait sa légitimité. Symboliquement, la légitimation du dirigeant par Dieu s’exprimait par l’onction du roi, qui confirmait le rôle du roi en tant que représentant de Dieu. En raison de cette position de médiateur, on croyait également que le roi possédait la capacité de guérir les malades. Les rituels d’imposition des mains font partie des pratiques religieuses et politiques au Moyen Âge. Jusqu’au siècle des Lumières, la politique et la religion, l’État et l’Église étaient fusionnés. Dans ce contexte, la représentation politique était caractérisée par l’incarnation de Dieu dans le corps royal.

Cela a changé avec le siècle des Lumières, lorsque l’homme s’est découvert comme un être autonome et a cherché des explications à l’ordre politique autres que celles du dogme religieux. La politique et la religion se sont différenciées et ont chacun acquis des principes de légitimité différents. La sphère de la religion continue de trouver sa légitimité dans la volonté de Dieu, tandis que le pouvoir politique cherche à se légitimer par des raisons d’État, de paix et de bien commun. De plus en plus, l’État s’est imposé comme un principe d’ordre indépendant. La représentation absolutiste a émergé. Dans l’ordre absolutiste, la personne du roi se confond avec l’institution de l’État. Il n’y avait pas de séparation entre la personne et le bureau. La phrase du roi français Louis XIV « L’État, c’est moi » en est le paradigme. Cela a eu de graves conséquences sur la représentation politique. Dans la configuration absolutiste, le corps du roi était le lieu symbolique du pouvoir. Le roi a personnalisé l’État et la nation. Le peuple, quant à lui, n’était pas encore un acteur indépendant, mais appartenait à la nation comme le territoire. Le roi absolutiste incarne donc tout : le pouvoir, l’État et la nation.

Avec les révolutions américaine et surtout française, une rupture radicale avec cette forme de représentation s’opère. Avec eux, l’idée s’est répandue que le peuple était un acteur politique, voire le véritable souverain. Le principe de la souveraineté populaire est devenu la « matrice symbolique »(2), le générateur de sens et l’instance de légitimation de la démocratie. C’est à cette époque qu’est apparue la base symbolique qui est toujours valable pour la démocratie aujourd’hui. Car le principe de la souveraineté populaire stipule que le pouvoir appartient au peuple et donc à tous. La représentation démocratique est donc fondée sur un paradoxe : Si le pouvoir appartient à tous, personne ne peut le revendiquer pour lui-même, le personnaliser ou l’incarner. Sa symbolisation ne réussit que comme un lieu vide.(3)

Cette base symbolique affecte à la fois la représentation du peuple et le rôle des représentants politiques. Le pouvoir du peuple ne peut être exercé que par la représentation, et les représentants politiques doivent rappeler que c’est le peuple, et non eux, qui est le souverain. La souveraineté populaire, l’égalité, la liberté et les droits de l’homme progressent pour devenir les grands principes de la démocratie. Dans la constellation démocratique, l’ordre politique et social devient le produit d’une action collective (symbolique) et est donc considéré comme modifiable, c’est pourquoi la politique en démocratie est ouverte à la modulation par le peuple.

La démocratie ouvre la perspective de la pluralité et du changement du peuple, car avec chaque nouvelle génération et chaque nouvelle expérience, le peuple change. Sociologiquement, toutes les sociétés sont caractérisées par de telles transformations. La différence avec la démocratie est que le changement est l’un des principes de conception de la démocratie. Cela rend l’idée de société dynamique, et le peuple ne peut plus être symbolisé comme une unité homogène. En effet, l’ordre politique doit s’adapter à la société qui produit cet ordre. Dans la démocratie, il n’y a plus de roi qui personnalise le pouvoir et incarne le peuple, en partie parce que le pouvoir appartient au peuple et en partie parce que le peuple ne peut plus être représenté comme une entité immuable.(4) Une partie du fondement démocratique est que les représentants politiques ne peuvent exercer le pouvoir que par procuration. C’est l’adieu au principe de l’incarnation.(5)

(Trad. Thierry Simonelli)

Notes

  1. Cf. Kantorowicz, E. (1989). Les Deux corps du roi essai sur la théologie politique au Moyen âge: ESSAI SUR LA THEOLOGIE POLITIQUE AU MOYEN AGE. GALLIMARD.
  2. Claude Lefort, Die Frage der Demokratie, in: Ulrich Rödel (Hrsg.), Autonome Gesellschaft und libertäre Demokratie, Francfort 1990, p. 281–297.
  3. Vgl. op.cit.
  4. Cela s’applique également aux monarchies existantes. Les reines et les rois d’aujourd’hui doivent s’accommoder d’un solide corset constitutionnel.
  5. Vgl. Paula Diehl, Das Symbolische, das Imaginäre und die Demokratie. Eine Theorie politischer Repräsentation, Baden-Baden 2015, part. chap. 4