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La représentation démocratique et sa crise (1)

Prof. Dr. Paula Diehl (Professeur de théorie politique, d’histoire des idées et de culture politique, Christian-Albrechts-Universität à Kiel)

La démocratie moderne est une forme politique caractérisée par la représentation et le principe de la souveraineté populaire. Elle repose à la fois sur l’élection de ses représentants par le peuple et sur la maturité de ses citoyens et dépend des impulsions du peuple. Une société civile dynamique garantit que la démocratie est sans cesse revitalisée et que l’ordre politique s’adapte aux changements sociaux. La représentation est au cœur des démocraties modernes, mais elle intervient dans une constellation caractérisée par trois particularités.

Premièrement, la représentation démocratique exige que les représentants politiques ne personnalisent pas ou n’incarnent pas le pouvoir. Ils ne peuvent plus se mettre en scène comme une représentation du pouvoir et une incarnation du peuple. En effet, le pouvoir ne leur appartient pas, mais au peuple, qui, en démocratie, est considéré comme le sujet politique et l’acteur collectif. Deuxièmement, la représentation du peuple est en soi une entreprise difficile, car la démocratie reconnaît la diversité de la société comme l’un de ses principes. Cela signifie que le peuple ne peut plus être symbolisé comme une entité ou un corps homogène. Il existe donc une tension entre la formation du peuple en tant que sujet politique et la représentation de son hétérogénéité, ce qui rend difficile une symbolisation unifiée du peuple. Troisièmement, la démocratie exige que les représentants politiques cherchent le contact avec les citoyens et reprennent les impulsions de la société civile afin d’identifier ce dont les gens ont besoin et ce qu’ils veulent. Il faut un échange vivant entre les représentants et les représentés, entre l’État et la société civile, afin d’exprimer et de mettre en œuvre la volonté du peuple.

Mais lorsque cet échange s’interrompt ou devient incohérent, lorsque les mécanismes de contrôle des représentants ne fonctionnent plus et que ceux-ci s’arrogent le pouvoir, et lorsque la configuration démocratique de la représentation politique ne s’exprime plus, alors il y a une crise de la représentation. Les citoyens se détournent de la politique, les institutions politiques n’inspirent plus confiance, les partis et les hommes politiques perdent leur crédibilité, et l’on a le sentiment que les représentants politiques se sont déconnectés des personnes qu’ils sont censés représenter. C’est le terreau de l’anti-politique, du populisme, du populisme de droite et de l’extrémisme.

La représentation comme terrain d’expérimentation de la crise

La crise est particulièrement visible dans la dimension symbolique de la représentation politique. Les concepts démocratiques et anti-démocratiques sont « testés » dans les images, les mises en scène et les discours. Si elles trouvent un écho dans le public et parmi la population, la situation peut évoluer dans un sens ou dans l’autre. En effet, les symboles activent des idées sur l’ordre politique, les représentants, les citoyens, l’État et aussi sur la manière dont les institutions politiques doivent fonctionner.

Cependant, la représentation politique n’est pas seulement une tâche pour les titulaires de fonctions. Les représentants informels ou non élus, tels que les leaders de mouvements, les acteurs de la société civile ou les célébrités engagées dans une cause, sont également importants pour la représentation démocratique. Ils cherchent tous à influencer les notions de politique partagées collectivement. Le politologue Michael Saward a donc parlé de la représentation politique comme d’un « claim making1 ». Selon ce principe, la représentation politique est toujours (aussi) un acte symbolique dans lequel un acteur (représentant) prétend représenter une idée, un groupe ou une demande, indépendamment du fait qu’il ou elle occupe une fonction.

Cependant, il n’est pas certain que la représentation réussisse. Le public de la représentation peut très bien ne pas reconnaître le représentant, ne pas accepter sa prétention à représenter le groupe ou ne pas partager les idées de politique qu’il exprime. Pour que la représentation soit réussie, les représentants politiques doivent activer une caisse de résonance parmi les destinataires qui se fait « résonner » à travers les symboles utilisés.2 Si cela n’a pas lieu parmi les titulaires de fonctions et les représentants élus, il y a une perte de crédibilité et la distance entre le gouvernement et la société civile augmente.

Si ce phénomène ne se produit pas de manière isolée, mais touche les politiciens et les partis établis en général, nous avons affaire à une crise de la représentation. Les citoyens ne se sentent plus suffisamment représentés, des mouvements anti-politiques, populistes et même anti-démocratiques émergent, mais aussi la possibilité de redémocratiser les ressources de la politique et de la société civile. L’étude de la dimension symbolique de la représentation politique peut donc à la fois percevoir les signaux d’alerte de la crise et fournir des indications sur les moyens de la surmonter.

L’action symbolique et les symboles en général sont des éléments performatifs de l’élaboration des politiques. Ils sont à la fois un symptôme du changement et un élément déterminant de la politique. Ils ont la capacité d’exprimer des sentiments diffus, des idées et des pensées non encore rationnellement articulées et de leur donner une existence expressive. De cette façon, la représentation symbolique peut introduire de nouvelles visions du politique, les rendre imaginables pour les citoyens ou même modifier les idées traditionnelles de la politique.3 Si l’on veut comprendre comment la démocratie moderne se légitime et se transforme, l’analyse de la représentation symbolique est indispensable. La représentation symbolique est le terrain d’expérimentation des crises de la démocratie.

Mais les symboles ne sont jamais sans ambiguïté. Bien qu’ils renvoient à un répertoire commun et à des modèles traditionnels d’utilisation des symboles, ils restent ambigus. La raison en est que les symboles peuvent avoir des référents multiples, c’est-à-dire qu’ils peuvent se référer à plusieurs objets en même temps. Une analyse de la représentation symbolique doit donc aborder plusieurs niveaux de signification qui sont activés par les symboles.

Les symboles et les actions symboliques étant des médiateurs ambigus de visions, de sentiments et d’associations, ils deviennent des moyens de lutte importants en politique. Cela implique à la fois de modifier la signification des symboles traditionnels et acceptés, c’est-à-dire de « subordonner » d’autres objets de représentation à ceux qui sont déjà familiers, et d’introduire de nouveaux symboles et de nouvelles significations dans le répertoire général et de les rendre acceptables. Le traitement du drapeau allemand est un bon exemple de cette lutte : le drapeau est un symbole d’État-nation, mais après le passé national-socialiste, l’expérience totalitaire a éclipsé l’utilisation des drapeaux nationaux en Allemagne. Pendant longtemps, l’usage privé a été considéré comme un signe de radicalité de droite. Ce n’est qu’après la réunification et surtout après la Coupe du monde 2006 que les couleurs allemandes ont trouvé une place dans les sentiments patriotiques positifs de la population. C’est d’autant plus inquiétant que le représentant de l’aile d’extrême droite de l’AfD, Björn Höcke, a apporté un drapeau allemand dans un talk-show. L’indignation du public est grande, car l’utilisation à peine normalisée du drapeau en tant que symbole de l’identité nationale se rapproche des paraphrases nationales-socialistes – après tout, Höcke est connu pour paraphraser les devises nazies : par exemple, « 1000 ans d’Allemagne » pour « empire de mille ans ». Tant les gestes de Höcke que l’indignation des médias et des représentants politiques font partie d’une lutte symbolique pour définir le politique et, en fin de compte, la démocratie. Les deux camps tentent de revendiquer le drapeau allemand pour eux-mêmes et de le connoter différemment. Ce faisant, le drapeau ne perd jamais sa référence à l’État allemand et au peuple allemand. La lutte porte sur autre chose, à savoir sur la définition de l’État allemand et du peuple allemand et sur la manière dont les représentants appropriés doivent se présenter.

La symbolisation du peuple et la mise en scène des représentants politiques fournissent des informations sur les concepts et les visions politiques qui sont testés en public. S’ils indiquent la personnalisation du pouvoir et l’incarnation du peuple par des acteurs, partis ou mouvements politiques, ou s’ils présentent l’image d’un peuple homogène et hermétique, les acteurs de la politique et de la société civile sont mis au défi d’apporter des réponses et d’entrer dans la « bataille symbolique ». D’autant plus que la démocratie moderne inclut le principe de la souveraineté populaire, la maturité des citoyens et une conception pluraliste du peuple. Si la définition du peuple est fermée à son hétérogénéité ou si le peuple et son pouvoir sont incarnés par un groupe ou une personne, la démocratie perd sa base symbolique.

(Trad. Thierry Simonelli)

Notes

  1. Michael Saward, The Representative Claim, New York 2010, spécialement chap. 2.
  2. Cf. Gerhard Göhler, Politische Institutionen als Symbolsysteme, in: Heinrich Schmidinger/Clemens Sedmak (Hrsg.), Der Mensch – ein « animal symbolicum »? Sprache – Dialog – Ritual, Darmstadt 2007, p. 301–321, ici p. 312ff.
  3. Vgl. Paula Diehl, Repräsentation im Spannungsfeld von Symbolizität, Performativität und politischem Imaginären, in: dies./Felix Steilen (Hrsg.), Politische Repräsentation und das Symbolische. Historische, politische und soziologische Perspektiven, Wiesbaden 2016, S. 7–22.

(Licence Creative Commons CC BY-NC-ND 3.0 DE – Attribution – Non-Commercial – Pas d’édition 3.0 Allemagne.)