Press "Enter" to skip to content

Notes sur un procès médiatique (de plus)

Last updated on 16/07/2021

Suivant l’exposé des motifs du projet de loi portant sur le nouveau « média de service public 100,7 » – soit l’ancienne radio socio-culturelle ou radio 100,7 – ce dernier serait censé constituer « un point de référence et de repère impartial » dans un « univers médiatique de plus en plus chargé »1.

À cette fin, le média de service public devrait donc « assurer une couverture médiatique objective, indépendante, pluraliste, [et] promouvoir les valeurs démocratiques ».

La nouvelle radio d’État devrait rendre « justice à la diversité » et en même temps « favoriser le lien social » et « fédérer le public ».

Face à cette belle déclaration de principe, récapitulant sans autre réflexion les stéréotypes les plus usés du marketing politique, le projet de loi présente donc l’assemblage habituel des stratégies de communiqués de presse et de l’imaginaire politique étriqué des juristes ministériels. En défaut d’une déclaration d’intention élaborée, le nouveau média de service public constituerait, toujours dans la jargon le plus pénible de la propagande, un phare d’information plurielle, objective et un « point de référence et de repère impartial ». Rien que ça.

Admettons encore que de telles lignes aient été écrites en toute bonne foi et que l’abstraction grossière de mots vides n’y relève d’aucune duplicité intentionnelle.

Il n’est pas moins clair qu’en dépit des belles et nobles intentions du législateur, comme le montre la récente interview accordée au Dr Büchler par la radio publique, la réalité parle une toute autre langue. L’interview du Dr Büchler, « procureur » du Conseil de discipline du Collège médical dans l’affaire du Dr Ochs, illustre de la manière la plus concrète la nature du nouveau média de service public : celle de l’appareil idéologique d’État. Car comme tout appareil d’État, l’appareil d’État idéologique « fonctionne à la fois à la répression et à l’idéologie »2.

La notion d’appareil d’État idéologique fut introduite en 1970 par le philosophe marxiste Louis Althusser. Dans le contexte des débats politiques de 68, Althusser pensait, non sans raison, que l’État était de par sa fonction politique « une « machine » de répression, qui permet aux classes dominantes d’assurer leur domination ». Contrairement aux appareils plus purement répressifs de l’État, les appareils idéologiques opèrent donc prioritairement en « diffusant des rideaux de fumée idéologiques » au service du maintien et de la reproduction de la domination étatique.

Qu’un point de référence et de repère impartial, promouvant les fameuses valeurs démocratiques qui remplissent les programmes électoraux puisse donc intervenir comme porte-parole de la voix de son maître, de la voix de la domination, ne devrait pas étonner. Et c’est ce que montre de la manière la plus flagrante la couverture de l’affaire du Dr Benoît Ochs par notre nouveau média de service public.

N’en déplaise aux questions critiques de l’intervieweur, M. Maurice Molitor, questions dont la qualité et l’intelligence politiques sont par ailleurs particulièrement manifestes : le fait que seul le représentant de l’accusation aura eu droit de parole montre la face pas si cachée de l’appareil médiatique de l’État.

Dans cette affaire, la politique sanitaire aurait pu se heurter à l’un de ces scandales qui, à l’instar du rapport Waringo sur les maisons de soins, risquerait de mettre à jour toute l’inhumanité administrative d’une gestion de crise bureaucratique. Mais la parole transmise par la radio publique aura, comme de bien entendu, été celle de la défense de l’État. Voilà sans doute le sens plus réaliste que le législateur a accordé au point de référence et au repère impartial.

Ainsi, le Dr Büchler, président du conseil de discipline et « procureur » dans l’affaire du Dr. Ochs, n’aura pas seulement proclamé les raisons de sa sentence au nom de la corporation médicale, qui en réalité s’avère infiniment plus partagée sur ces questions que ne le voudrait reconnaître son porte-parole. Sur les ondes publiques, le « procureur » disciplinaire sera dès lors surtout intervenu comme représentant du Ministère Public et des ainsi nommés « intérêts de la collectivité », assurées par les lois, règles et mesures régulièrement absurdes d’une politique symbolique.

On aura aisément remarqué dans le discours du président que l’intervention avait comme seule et unique fin de légitimer l’existence de protocoles sanitaires, en désaccord avec les principes essentiels de l’éthique du soin, et de rappeler la soumission inconditionnelle des médecins aux décisions ministérielles en manque de fondements factuels tangibles sérieux.

La peine exigée, assez extraordinaire en soi pour une affaire d’« attitudes » reprochables, d’opinions indésirables, d’aide et d’assistance à des personnes malades, ne revient à rien de moins qu’à la mise à mort professionnelle et la privation des moyens de subsistance d’un médecin indépendant qui aura décidé, en son âme et conscience, de prêter son aide là où le Ministère le lui interdisait.

On en comprendra en même temps le silence des confrères et consœurs solidaires de l’accusé. Car ce silence aura été imposé par le risque, pour les médecins critiques, de perdre à leur tour le droit d’exercer leur profession. Aussi, ce silence ne fait que démontrer la violence très réelle de la répression qui se cache derrière le si docile « consensus scientifique », revendiqué sans autre preuve par le chef d’accusation.

La punition exemplaire d’un médecin, l’interdiction d’exercer sa profession pour avoir agi en accord avec ses convictions médicales et scientifiques envers les malades donne, par-delà sa grimace idéologique, son véritable sens à l’« acceptation universelle des praticiens concernés » du préambule grandiloquent du Code de déontologie de 2005.

La suffisance du spécialiste en déontologie accusateur, qui du haut de son pouvoir consacré n’a même plus besoin de présenter de véritables arguments ou de se soucier de ses contradictions accablantes, se nourrit perceptiblement de la jouissance punitive à peine retenue. Sans l’épée, est-il écrit, les lois ne sont que des mots. Mais parfois, les mots masquent si peu la jouissance de l’épée que les normes morales en viennent à se dissoudre dans le silence de la cruauté. Rappelons que la bonhomie apparente de Mackie-le​-Surineur tient au fait que ses couteaux restent cachés derrière son élégant sourire.

Par son invitation exclusive de l’accusation à charge, notre nouveau média de service public aura donc, intentionnellement ou non, contribué à la répression étatique. Et au passage, le sens non idéologique de la belle « fédération du public » chère au législateur aura été révélée au grand jour. C’est la fédération de marbre du consensus de l’homogénéisation dirigée du peuple.

« Toute véritable démocratie, écrivait le juriste Carl Schmitt en 1923, repose sur le fait que non seulement ce qui est égal est traité de manière égale, mais, conséquence inévitable, ce qui n’est pas égal n’est pas traité de manière égale. La démocratie implique donc nécessairement d’abord l’homogénéité et ensuite – si nécessaire – l’élimination ou l’annihilation de l’hétérogène.3 »

Comme nous l’avons amplement compris ces 18 derniers mois : pour nos décideurs politiques et tout un secteur de la haute fonction publique, le consensus et la fédération se fondent de manière privilégiée sur les contraintes de la menace, de la peur et de la punition. Le silence forcé ne vaut pas accord.

Les marques de ce processus de disciplinarisation étatique conduisent peut-être à l’unité silencieuse de la peur, mais elles soutiennent surtout le « monopole de ceux qui bénéficient du processus, de ceux qui produisent l’État et sont en position de dominer les profits que procure l’État.4 »

Le nouveau média de service public, l’intérêt général et son procureur nous rappellent ainsi une fois de plus le fameux « mystère de l’État4 » : la mise en scène publique de la supériorité incontestée du pouvoir. L’homme et la femme étatiques, dira-t-on en paraphrase de 1 Corinthiens 2, jugent de tout, et ne sont eux-mêmes jugés par personne. Voilà comment promouvoir les valeurs démocratiques en temps de crise.


Notes

  1. Projet de loi N° 7749 portant création de l’établissment public « Média de service public 100,7 » (20 janvier 2021) ↩︎
  2. Voir Althusser, L. (2011). Idéologie et appareils idéologiques d’État. Dans: Actuel Marx Confrontations, 263‑306. ↩︎
  3. Schmitt, C. (2016). Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus. (10e éd.). Duncker & Humblot. ↩︎
  4. Bourdieu, P. (2012). Sur l’État : Cours au Collège de France, 1989-1992. Raisons d’agir : Seuil, p. 255. ↩︎
  5. Voir Kantorowicz, E. H. (1955). Mysteries of State : An Absolutist Concept and Its Late Mediaeval Origins. The Harvard Theological Review, 48(1), 65‑91. ↩︎